L’histoire du petit roi 👑Ben Youssef.
Pharaon Ben Youssef était un homme au cœur tendre. Il était à la tête de l’Egypte mais il ne maltraitait et ne torturait personne. Contrairement à son père, il était un homme pacifique, un peu chétif. De sorte que ses conseillers avaient dû lui répéter à maintes reprises de s’adosser complètement sur le trône afin d’avoir de loin une belle apparence.
Mais Ben-Youssef se sentait minuscule à l’intérieur, lorsqu’il était assis sur le trône, il n’avait qu’une envie, c’était de disparaître, de se fondre dans le décor pour qu’on ne le remarque pas. Mais évidemment, son statut de pharaon faisait que c’était tout l’inverse qui se passait, il ne pouvait pas soupirer sans qu’un serviteur ne vienne le ventiler, lui verser une gorgée d’eau de coco dans la bouche ou lui demander s’il avait besoin de quelque chose. Sans compter aussi que pendant les heures de consultation, des hommes et des femmes venaient parfois de l’autre bout de l’Egypte lui soumettre toutes sortes de requêtes et lui demander qu’il rende justice par rapport à toutes sortes de situations difficiles. Et pourtant, le pharaon Ben-Youssef venait seulement de fêter ses 21 printemps.
Le reste du temps, Ben- Youssef s’enfermait dans ses appartements à faire des expérimentations. Il aimait à planter des graines dans de grands pots, puis les arroser dans l’attente que le miracle s’opère et qu’une petite pousse hirsute apparaisse. Ainsi surnommait-on ses appartements « les jardins du roi ».
Lorsque le cœur de pharaon Ben-Youssef lui pesait trop lourd parce qu’il se retrouvait à devoir statuer pour des familles, voire des clans entiers. Comment reconnaître le vrai du faux ? Comment statuer entre deux partis, comment rendre justice ? Ces dilemmes tiraillaient le jeune pharaon, ils l’écartelaient. Certes, il essayait de rendre justice, il examinait chaque cas avec le peu d’expérience et de sagesse qui lui avaient été données. Il consultait aussi Traïd et sa horde de conseillers afin de statuer, mais qu’importe qu’il se donne cœur et âme à sa tâche, Ben-Youssef se rendait compte que ses décisions semaient partout et sans cesse la désolation. Et alors, il avait la boule au ventre, il était écrasé sous une chape de culpabilité. Il se sentait coupable de ne pas être comme son père, un homme aux mains et aux paroles tranchantes. Un homme qui pouvait prononcer des sentences sans trembler. Traïd lui répétait qu’il « fallait que jeunesse se fasse », qu’il « se ferait la main à force», mais rien n’y faisait, quelque chose faisait que Ben-Youssef se sentait le plus misérable et le plus penaud des rois qui aient existé sur cette terre parce qu’en tant que roi, bien qu’il soit riche de toutes choses, son âme n’avait aucun trésor à donner, de sorte qu’il se sentait aussi désespérément pauvre.
Alors, dans ces moments de crise, Ben-Youssef mettait la tunique simple qu’il avait emprunté à un de ses serviteurs et profitait de la relève de la garde pour sortir incognito du palais. Il couvrait sa tête de la capuche, il traversait les rues grouillantes en veillant à ne croiser le regard de personne. Il traversait les ruelles du marché à l’heure la plus chaude, au moment où les étales étaient vides et il ne restait que des tas d’écailles et des queues de poisson, entourées d’amas de mouches. Et il allait le plus loin possible, à pied dans le désert, marchant des heures durant sous un soleil de plomb. Il marchait en ligne droite suivant le paysage de butes et de vallées, s’abritant parfois du soleil au pied d’une falaise de grès, s’y désaltérant, observant les rapaces du ciel tournoyer dans le ciel azur. Alors, il était seul au monde.
Il apercevait parfois une caravane et son cortège de chameaux s’approcher de la ville au loin et puis, soudain, la chaleur du jour tomber comme une ombre ou un ratier sur sa proie, laissant place à un monde de loups affamés qui crient au loin. C’est dans cet environnement inquiétant que Ben Youssef se sentait vivant, il fermait les yeux et des larmes de gratitude naissaient dans ses yeux sans qu’il ne sache pourquoi, car tout à la fois il se sentait désespérément seul et abandonné, mais aussi il sentait comme un réconfort pénétrer son cœur.
A la nuit tombée, il reprenait courage, il rejoignait ses appartements, faisant demi-tour et marche arrière, sa boule au ventre ayant disparu. A son arrivée, il trouvait le palais sans dessus-dessous, ses serviteurs s’élançaient vers lui et versaient des larmes de joie en disant : « Votre honneur sa majesté nous a bien inquiétés. Nous avions peur de perdre notre tête si sa Majesté, le roi d’Egypte ne rentrait pas ce jour au château. » Alors, le jeune roi était content d’avoir ainsi sauvé la tête de ses serviteurs.
*
Un jour de grande chaleur où homme comme animaux cherchaient à s’astreindre au soleil brulant, et alors que les criquets chantaient à foison et que même l’air était en tension sous un soleil de plomb, notre Ben Youssef quitta à nouveau les couloirs du palais, le calme et les températures agréables de ses appartements royaux.
Lorsque la vague d’air très chaud s’abattit sur lui, le trou béant qui consumait ses entrailles sembla brûler un peu moins fort. Personne ne pourrait réclamer le sang de cette femme, pas même les dieux d’Egypte. En effet, il n’avait fait que son devoir, il n’avait fait qu’appliquer la loi sur l’adultère reposant sur le témoignage de deux ou trois témoins fiables. Pourtant, le petit roi était hanté par les cris, les supplications de la femme qu’il avait fait lapider sur la place publique ce matin.
Ben-Youssef marcha sur pilote automatique, tout droit devant. Il passa la falaise de grès où il faisait ses arrêts habituels et poussa encore plus loin, les yeux et l’âme figés au sol. Il marcha 3 heures peut-être 4 sans s’arrêter, sans ciller, sans boire, ni manger, laissant la brûlure du soleil apaiser sa peine.
Subrepticement, le soleil avait tourné et se trouvait maintenant à l’orient. Il avait rejoint une petite oasis située au pied d’une falaise à l’extrême nord. En pénétrant dans la grotte, l’atmosphère fraîche et humide qui régnait à l’intérieur de la roche lui fit l’effet d’un baume en contraste à la chappe de plomb du dehors. Il huma une odeur de feu de bois, ce qui lui indiqua une présence humaine. Or, Ben Youssef se supportait à peine lui-même en ce moment et plus que tout, il voulait être seul. Ne plus parler pendant le millénaire à venir. Dormir longtemps entre deux versants de montagne. Il fit donc rapidement demi-tour.
– Salaam, dit la voix d’un homme. Que la paix soit sur toi et sur ta santé, étranger, ainsi que sur toute ta famille, tes serviteurs et ton bétail. Viens partager ce repas avec nous, cela fait un long moment que nous t’attendons.
« Je n’ai pourtant fait aucun bruit », se dit Ben-Youssef en lui-même. Il fit cependant demi-tour et en pénétrant davantage dans la grotte, il aperçut un homme vêtu d’une longue robe en lin fin, le visage clair et dégagé, il devait avoir une bonne quarantaine d’années. L’homme était assis sur une pierre et avec une longue tige en métal, il veillait sur le feu où plusieurs oiseaux du désert cuisait. L’odeur de viande remplit les narines de Ben-Youssef et il eut faim.
– Salam à toi aussi étranger et que la paix soit sur toi, ta famille, ta santé, tes serviteurs et ton bétail, répondit Ben Youssef. Que veux-tu dire par « un long moment que nous t’attendons » ?
– Cela fait trois jours que nous t’attendons car nous avons été prévenus en songe de ta venue. Mais tu dois être épuisé, homme au cœur droit, sois le bienvenu et prends place avec nous.
Et Ben Youssef se sentit bien, il s’assit. Il ne s’était pas aperçu qu’il avait marché très longtemps et cela lui fit un bien fou de s’assoir.
-Si tu es fatigué, prends cette paillasse et repose-toi 30 minutes, nous dinerons ensuite. Mais avant cela, bois un peu d’eau, tu dois mourir de soif.
Ben-Youssef ne se fit pas prier, il saisit la gourde d’eau que l’homme lui tendait. Puis, il s’allongea sur la paillasse et s’endormit immédiatement. Dans son sommeil, il entendait crépiter le feu et il sentait une chaleur suave se communiquer à ses joues et à tout son corps. Ben-Youssef ignorait pourquoi son cœur brûlait ainsi en dedans de lui comme si toute la tristesse de son cœur, comme si toutes les luttes de sa vie venaient se perdre dans ce feu rougeoyant de nuances rouge, jaune et orange.
Après un long moment de silence, l’homme lui dit :
– Allez, mon grand, il est temps de reprendre des forces. Le repas est prêt.
Ben-Youssef se redressa lentement et prit la pierre plate avec les morceaux de viande et de manioc, que l’homme lui tendait. Ben-Youssef saisit la nourriture et partagea volontiers ce repas. Dans sa bouche, ces quelques morceaux de viande venaient ressusciter son âme : c’était juste le repas le plus délicieux qu’il lui ait été donner de manger de sa vie, même les mets de la table du roi n’étaient pas aussi délicieux dans sa bouche. Il fermait les yeux pour savourer chaque bouchée de cette nourriture divine.
– Choukran habibi[1], disait Ben-Youssef toutes les quelques secondes.
Une fois repu, Ben-Youssef commença à observer son étrange hôte. Il ne portait pas de turban sur la tête. Il ne faisait donc pas partie des peuples du désert. Et pourtant, il avait la peau tannée par le soleil comme tous ceux qui travaillait dur. Et pourtant, pas de manteau de misère sur cet homme, mais une étrange joie, comme une lueur de vie qui irradiait de son être tout entier, une lueur qui était comme ce feu au pied duquel il était assis. Soudain, Ben-Youssef aperçut quelque chose qui le saisit encore davantage : au pied de l’homme, il remarqua un couffin.
L’étranger sourit.
– Ça c’est Joseph. Est-ce que tu veux le prendre un petit peu ?
Ben-Youssef haussa les épaules incapables de réagir. Dans son palais, il n’avait jamais vu de bébé ni de près, ni de loin. Seules les nourrices et les femmes de pauvre vie s’occupaient de ce type de créatures minuscules. L’étranger lui confia pourtant le couffin et en posant les yeux sur ce nouveau-né quelque chose tressaillit en lui. L’étranger reprit :
– Et quelle belle soirée pour dormir à la belle étoile, n’est-ce pas ? Reste dormir avec nous cette nuit ainsi tu pourras faire connaissance avec l’enfant et avec un peu de chance nous verrons quelques étoiles filantes.
-Je ne peux pas, étranger, malheureusement.
– Ne crains rien, petit roi. L’Eternel a pris Ses dispositions afin que personne ne remarque ton absence au palais ce soir.
-Tu sais donc qui je suis?, dit Ben-Youssef alors que les larmes lui montaient aux yeux.
L’homme hocha la tête.
– Lorsque les gens savent qui je suis, tout devient différent, c’est pour cela que je n’ai que des conseillers et aucun ami, continua Ben-Youssef alors que les larmes coulaient librement le long de ses joues car en cet instant, il était tellement conscient de la prison dorée dans laquelle il vivait, conscient qu’il avait tout mais qu’à la fois, il n’avait rien et en cette seconde précise, il ressentait à quel point il avait été si profondément, et si terriblement seul au monde.
– C’est parce que les hommes voient ce qui frappent le regard, mais Dieu s’intéresse au cœur.
Ben-Youssef fixa le visage de son interlocuteur où les flammes se reflétaient en un feu bien plus puissant de ses deux pupilles. Devant cette flamme vivante, Ben-Youssef se sentait vulnérable, submergé par des émotions trop fortes, comme si toute son existence l’avait inexorablement mené à ce moment. Il serrait et regardait cet enfant innocent, abandonné dans ses bras et en le regardant dormir paisiblement, son cœur avait envie d’exploser, emporté par un ouragan de pensées et d’émotions. A quoi mon existence a-t-elle servi jusqu’à aujourd’hui ? A quoi bon cette vie ? Pourquoi la réalité est-elle un puits sans fin de souffrance ?
– Je suis Anachol, dit l’étranger, prophète du Dieu d’Abraham, Isaac et Jacob.
Le roi avait vaguement entendu parler de ce Dieu hébreu, qui avait libéré son peuple de l’esclavage. L’étranger continua :
– Il m’a confié en songe qu’un homme au cœur droit viendrait chercher l’enfant dans ce lieu et c’est pour cela que cela fait 3 jours et 3 nuits que nous t’y attendons.
En entendant ces paroles, Ben Youssef bloqua sa glotte et les larmes qui montaient à ses paupières. Il déglutit pour réussir à articuler ces mots.
– Je pense que tu dois faire erreur, étranger. Tu dois me confondre avec un autre, je ne suis pas un « homme au cœur droit » et je ne suis encore moins venu chercher l’enfant. Ce midi, j’ignorais encore que je serais ici dans ce lieu, alors comment aurais-tu pu le savoir 3 jours et 3 nuits à l’avance?
Anachol sourit d’un sourire qui illumina tout son visage, jusqu’à le tréfond de son âme et de ses yeux, et même ses cheveux s’illuminèrent.
– Pourquoi es-tu ici aujourd’hui alors, demanda Anachol ?
La voix de Ben-Youssef se remplit de sanglots et il raconta la lapidation de la femme et comment son âme en avait été affectée.
– Le bon berger utilise parfois les choses les plus viles pour se révéler, répondit simplement l’étranger.
Et alors qu’il entendit ces mots, Ben-Youssef explosa en sanglots. Le voile tomba. La vérité douce de sa destinée l’effleura de toute la puissance de son amour. Il comprit tout à la fois que sa vie n’était pas vouée au hasard vu qu’un Dieu étranger lui avait fixé un rendez-vous en ce jour. Il comprit que ce dieu était comme un bon berger et il se sentit à la fois aimé, utile, pas seul au monde, ni comme un extraterrestre dans un monde martien. Il perçut aussi toute la compassion que cet étranger avait pour cette pauvre femme et cela aussi le bouleversa.
– Mais qui es-tu à la fin, étranger ? On dirait que tu as compassion de cette femme, toi ! Je n’ai pas rencontré un seul homme qui ait eu pitié de cette femme, tous criaient pour que justice soit faite et cette justice-là était indifférente à ses cris.
– C’est à cause de la dureté de leurs cœurs, dit seulement l’étranger. Au commencement, sois sûr qu’il ne devait pas en être ainsi, petit roi Ben-Youssef.
Ben Youssef explosa d’un nouveau sanglot, vaincu par la vérité et l’amour. Oui, les cœurs des hommes étaient durs, oui, la réalité était insupportable. Oui certainement, quelque chose avait dû dévier à un moment et les choses n’avaient jamais, jamais été voulues ou pensées ainsi. C’était un soulagement extrême pour lui de savoir que la vie ici- bas ne se limitait pas à ce qu’il en avait vu : une somme incommensurable de méchanceté, d’injustice, de dureté et de désespoir.
– Cela fait trois jours que nous t’attendons « homme au cœur droit ». Nous savons que c’est toi qui as été choisi pour t’occuper de l’enfant parce que l’Eternel, le Dieu unique a vu ton cœur et qu’Il a répondu à ta prière.
– M’occuper de cet enfant, répéta Ben-Youssef ? si fort que sa voix se répercuta en plusieurs échos dans la grotte.
Ben-Youssef entrouvrit la bouche, plein de questions, de comment et de pourquoi. Alors l’enfant se mit à hurler et ses cris remplirent et saturèrent l’espace. Bien sûr, le petit roi ne sut pas quoi faire, peu expérimenté qu’il était dans cet art. Par réflexe, il secoua l’enfant entre ses bras, puis le serra très fort contre son cœur et à cet instant même, l’enfant cessa de crier en commençant à téter son cou. Ben-Youssef se mit à rire et à serrer l’enfant encore plus fort dans ses bras. Alors, il se sentit lui-même tellement moins seul.
– Cet enfant sera quelqu’un d’important pour ton peuple et c’est toi qui as été choisi pour l’élever et pour lui donner tout l’amour que l’Eternel a mis dans ton cœur, ainsi que ta droiture et ton intégrité. Acceptes-tu cette mission, petit roi Ben-Youssef ?
Le cœur de Ben- Youssef brûlait en dedans de sa poitrine comme un témoignage intérieur de ce que son existence insipide était enfin en train de trouver sa substance. Il y avait juste une paix incommensurable, une montagne d’espoir et d’espérance qui s’érigeait devant lui et la vie elle-même qui se ressemait dans son cœur, là même où tout était devenu sec et aride. Comme si le long périple de sa vie, toutes ses luttes s’arrêtaient et cessaient au pied de ce feu rougeoyant dans lequel ses yeux se perdaient dans le rouge, le jaune, l’orange. Ben-Youssef savait que oui, il acceptait la mission et que oui, il devrait ramener ce petit être avec lui au palais. Son âme était au repos, l’enfant se calma.
[1] Merci beaucoup en arabe égyptien.

triptyque réalisé par Theophany